Revoilà l’épidémie estivale belge francophone : Dizaines de milliers d’élèves atteints d’échecs scolaires, annoncés !

Actualisation de la Carte blanche parue dans le quotidien Le Soir, le jeudi 04 janvier 07

 « On donne le nom de maladies épidémiques à toutes celles qui attaquent en même temps, et avec des caractères immuables, un grand nombre de personnes à la fois », Lebrun, Traité historique sur les maladies épidémiques, Paris 1772, in Michel Foucault, Naissance de la clinique, page 22, 1963, Paris, quadrige, Presses Universités de France.

Les examens de juin, invariablement depuis des temps immémoriaux, font leur lot de victimes, ils arrivent, tremblons ! Des dizaines de milliers d’élèves de l’enseignement obligatoire officiel et catholique en seront victimes ; le symptôme est connu : l’échec, ordinairement annoncé en caractères rouges dans le bulletin. Dans notre belle francophonie, cette épidémie ne connaît pas de résistance digne d’elle.

Étudiant et luttant contre ce problème depuis plus de 30 ans, le Centre de Réussite Scolaire offre un point de vue unique et très intéressant grâce à son indépendance, et son expérience. Il se situe au carrefour de nombreuses écoles de Wallonie et Bruxelles. Depuis plus de 12 ans, nous remarquons que c’est dans les rangs des étudiants de 3è, 4è et 5è secondaire que cette maladie frappe le plus ; de la moitié, aux deux tiers en sont atteints, un tiers sera échec et mat en juin prochain.

Ne courez pas à la pharmacie ou chez votre médecin, cela ne sert à rien, l’espèce est protégée, au point que certaines écoles n’admettent plus que les résultats obtenus aux examens comme critère de réussite. Quelques exemples de situations favorables à son expansion : un à deux, voire trois examens par jour, portant sur toute la matière depuis septembre, des questions plus difficiles que d’habitude (ce serait trop facile, sinon), de préférence nombreuses avec (trop) peu de temps pour y répondre, sans compter que voyant les examens arriver, certains enseignants atteints également de stress négatif (tout le programme doit être vu), imposent à leurs élèves une surcharge de travail avant même la période de révision.

Il faut bien comprendre cette variété d’épidémie, nous sommes son dernier pays de Cocagne ou presque, autant la choyer au mieux ! Surtout, évitons ce que certains pays font : valoriser la pédagogie positive, évaluer l’apprenant progressivement, lui laisser le temps nécessaire pour montrer son bon travail, individualiser l’évaluation et la rendre uniquement formative, construire un système d’enseignement harmonieux et commun à toutes les écoles, lui permettre de corriger le tir, par exemple en lui proposant un nouveau contrôle s’il souhaite améliorer ses résultats et ne garder que le meilleur, comme les adultes préfèrent faire dans leur travail, etc.

Ah oui, les enseignants me direz-vous ? Eh bien, ils sont surtout vecteurs bien malgré eux de cette maladie épidémique, parce que leur bon enseignement s’en trouve tout aussi dévalorisé ! « Pourtant tu as réussi pendant l’année ! », « Oui, parce que j’étudie sérieusement une matière bien enseignée et que je suis évalué dans des conditions plus humaines ! »

Je vous propose quelques explications pour vous éclairer sur ce phénomène bien de chez nous. Ce n’est la faute de personne ! Il est dû à la méconnaissance. Peu de parents ou enseignants savent que plus de 80% des élèves en échec sont a priori victimes de troubles cognitifs ou instrumentaux, c’est-à-dire de faiblesses importantes affectant l’une ou l’autre compétence spatiale ou verbale, ou/et la concentration, la mémoire, la maîtrise du langage écrit, la méthode de travail, etc. Cesdites faiblesses, pour la plupart, sont inhérentes au développement neurobiologique de l’être humain, il n’en est donc pas en faute. Mais elles rendent la passation des examens de Noël et de juin nettement plus difficile parce que de telles conditions d’évaluation défavorisent les écoliers très injustement : beaucoup (trop) de matière à lire, mémoriser ou comprendre, en très (trop) peu de temps. Le potentiel cognitif de ces jeunes ne suit pas, pour causes indépendantes de leur volonté, du travail fourni et de la qualité de l’enseignement dont ils ont bénéficié ! Entendons-nous bien ! Ils ne sont ni plus ni moins intelligents que leurs condisciples, l’intelligence est multiple, mais ils sont victimes de failles là où il ne faut pas, aux moments où il ne faut pas. Nous relevons plus d’une douzaine de bonnes raisons qui rendent ces examens aussi pénalisants, il faudra en tenir compte (https://centredereussitescolaire.be/wp-content/uploads/2018/10/guide_reussir_a_lecole_t-able_matières_siteweb.pdf). Ces raisons justifient que les autres pays évitent ce genre d’évaluation.

Plus largement, il n’est pas normal que sur cinq écoles secondaires d’une même région, il y ait cinq systèmes d’évaluation différents : pour des résultats équivalents, une école autorise les examens de passage, une autre fait doubler, une troisième autorise le passage moyennant des travaux de vacances, une autre encore réoriente par une attestation B, etc. Chacun des cinq chefs d’établissement donne de « bonnes » raisons pour défendre « son » système !

Depuis de nombreuses années, les écoles proposent des remédiations sous forme d’ateliers, « L’échec à l’échec », etc. À cela, il s’ajoute petit à petit les examens externes en 2è primaire, 4è primaire, CEB, CE1D, bientôt CE2D et une évaluation certificative fin 6è secondaire ; à part avoir de ce fait augmenté les temps d’évaluation aux grands dépens des temps d’enseignement, ces examens supposés favoriser une évaluation plus juste, n’ont pas empêché notre école secondaire francophone (hors écoles secondaires libres non confessionnelles) d’être la pire génératrice d’échecs d’Europe (au moins), et l’augmentation irrésistible des abandons scolaires (https://centredereussitescolaire.be/2019/04/15/lapres-paque-periode-a-risque-pour-le-decrochage-scolaire/).

Dites-vous bien que les enseignants ou directeurs ne sont pas en faute et qu’ il y a de bonnes solutions : celles citées plus haut, adoptées par d’autres pays, promouvoir le diagnostic pour les élèves en difficulté afin de les informer, eux et leurs parents et s’ils sont d’accord d’en faire bénéficier leurs enseignants, imaginer avec ces jeunes une méthode de travail en conséquence, privilégier l’évaluation formative. Saviez-vous que la très grande majorité des pays européens évaluent leurs élèves autrement ? Un étudiant victime d’hyperactivité, d’un déficit de la mémoire verbale ou de la lecture, qui maîtrise une matière à 60% quand il est évalué en respectant son trouble, a toutes les (mal) chances de rater aux examens de juin ou de Noël, alors qu’il a étudié sérieusement et que l’enseignant a bien enseigné. Toutefois, il existe un apport récent positif et important pour les élèves, « l’aménagement raisonnable»  (http://www.enseignement.be/index.php?page=27781), destiné à aider les « dys » ayant bénéficié d’un examen pluridisciplinaire, même si la majorité des enseignants ne les appliquent pas en dehors des « gros » examens où son application est obligatoire. Cela dit, nous ne voyons pas (encore) d’effet sur les doublements et décrochages scolaires.

Quand on se représente bien les causes des problèmes, des solutions efficaces peuvent être imaginées. Notons par ailleurs que sans cette démarche, faire doubler un élève est aussi imprudent que le faire passer automatiquement sans plus.

Toutefois quand « buser » autant de jeunes, en même temps, systématiquement, aux mêmes moments, depuis si longtemps constitue des habitudes qui persistent contre vents et marées, il s’avère peut-être pertinent de parler de problème ou de règle culturelle.

Didier Bronselaer